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chantal delsol - Page 3

  • Faut-il se libérer du libéralisme ?...

    Les éditions Pierre-Guillaume de Roux viennent de publier une enquête de Falk van Gaver et Christophe Geffroy intitulée Faut-il se libérer du libéralisme ?. Falk van Gaver est essayiste et journaliste et Christophe Geffroy est fondateur et directeur de la revue La Nef.

     

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    " Le libéralisme est paré par les uns de toutes les vertus, par les autres de tous les vices. Y a-t-il un ou des libéralismes ? Les différents libéralismes partagent-ils un fond commun ? Y aurait-il un « bon » et un « mauvais » libéralisme, un « bon » libéralisme (économique, politique, social...) d’un « mauvais » libéralisme (moral, éthique, « sociétal »...) ? Peut-on séparer le libéralisme en économie du libéralisme dans les mœurs ? Un libéralisme de droite, conservateur, d’un libéralisme de gauche, révolutionnaire ? N’y a-t-il pas au fond, malgré les différences, une profonde unité de l’anthropologie libérale ? À cela s’ajoute une autre question de plus en plus souvent posée : la crise financière
    de 2008 a révélé la fragilité du système libéral et fait prendre conscience des dégâts qu’il peut causer, dès lors le libéralisme est-il vraiment pertinent, pire n’est-il pas largement responsable de nos maux ? Autrement dit, faut-il se libérer du libéralisme ?

    Pour répondre à cette question, Falk van Gaver, l’essayiste, et Christophe Geffroy, directeur de La Nef, ont interrogé une bonne vingtaine de personnalités, intellectuels, universitaires, économistes, philosophes, juristes, journalistes, responsables politiques : Pierre Manent, Jacques Sapir, Chantal Delsol, Jean-Claude Guillebaud, Alain de Benoist, François Huguenin, Pascal Salin, Jean-Paul Brighelli, Charles Beigbeder, Patrice de Plunkett, etc. "

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  • Qu'est-ce que le conservatisme ?...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de Mathieu Bock-Côté cueilli sur Figarovox et consacré à la question du conservatisme. Québécois, l'auteur est sociologue et chroniqueur à Radio-Canada et a déjà publié plusieurs essais.

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    Finkielkraut, Le Goff, Delsol : qu'est ce que le conservatisme?

    À son émission Répliques, Alain Finkielkraut se demandait récemment comment peut-on être conservateur? Question aussi étrange que fondamentale, posée au sociologue Jean-Pierre Le Goff et au philosophe britannique Roger Scruton. Les deux convenaient de la difficulté de penser le conservatisme dans une époque qui veut nous convaincre des vertus de la marche forcée vers la modernité, même s'ils convenaient de sa nécessité. Dans L'ingratitude, un très beau livre de 1999, Finkielkraut observait déjà que le conservatisme, dans notre monde, est davantage une indignation qu'une accusation. Il vaut la peine de citer longuement un beau passage de ce livre qui saisit très bien l'esprit de l'époque.

     

    «Mais le conservatisme n'est plus une opinion ou une disposition, c'est une pathologie. […] «Réforme» est le maître mot du langage politique actuel, et «conservateur» le gros mot que la gauche et la droite s'envoient mutuellement à la figure. Concept polémique, le conservatisme n'est plus jamais endossé à la première personne: le conservateur, c'est l'autre, celui qui a peur, peur pour ses privilèges ou pour ses avantages acquis, peur de la liberté, du grand large, de l'inconnu, de la mondialisation, des émigrés, de la flexibilité, des changements nécessaires. […] Tous les protagonistes du débat idéologique, aujourd'hui, sont des vivants qui se traitent mutuellement de morts, et la nostalgie, d'où qu'elle vienne, est systématiquement qualifiée de frileuse».

     

    Cette question se pose évidemment de manière particulière en France, qui n'a pas, à proprement parler, de tradition conservatrice, ou du moins, qui ne l'assume pas comme telle et surtout, où à peu près personne, ne revendique une telle étiquette. Mais il se pourrait bien que la situation change peu à peu, et qu'on assiste à l'émergence d'un mouvement conservateur conscient de lui-même. À tout le moins, ce terme apparaît sous la plume de bien des auteurs, comme Chantal Delsol, Vincent Coussedière, Élisabeth Lévy, ou Bérénice Levet, qui utilisent ce terme pour nommer une sensibilité renaissante devant les excès d'une modernité au visage de plus en plus déshumanisant, même si le système médiatique fustige aisément cette inquiétude.

     

    Le conservatisme français a désormais une base populaire qui se mobilise autour des enjeux sociétaux. Ce n'est pas surprenant, ils représentent aujourd'hui une nouvelle ligne de fracture qui se constitue autour de ce qu'on appelle la question anthropologique. Il ne faudrait toutefois pas faire l'erreur de définir le conservatisme comme une droite morale. Non seulement parce qu'il ne saurait s'y réduire, mais surtout, parce que l'essentiel n'est pas là. D'un pays à l'autre, le conservatisme ne se concrétise pas par les mêmes questions, mais il est toujours traversé par une même intuition: la modernité laissée à elle-même décharne l'homme, en le condamnant à l'individualisme absolu, comme si son émancipation devait se laisser avaler par un fantasme de l'autoengendrement.

     

     

    Il s'agit surtout de renouer avec une certaine idée de l'homme et de la civilisation à laquelle il appartient. Le conservatisme affirme ainsi que l'homme a besoin d'ancrages. C'est le rapport à l'histoire et à l'héritage qui se joue. Doit-on considérer l'héritage comme un formatage compressant l'individu et ses possibilités existentielles, l'empêchant d'exprimer sa véritable authenticité en l'assignant à un rôle social aliénant? Ou doit-on y voir un passage fondamental sans lequel l'individu est condamné à la sécheresse culturelle, à une vie vide de sens, comme s'il se croyait premier venu sur terre, et aussi, dernier à y passer, ce qui le dispenserait d'avoir à préserver ce qu'on lui a transmis, pour le transmettre à son tour.

     

    Le vingtième siècle a connu la tentation de l'homme nouveau, et il se pourrait bien qu'elle soit de retour. Il s'agissait chaque fois de l'arracher à l'histoire et de le conditionner de manière absolument nouvelle. L'homme nouveau n'est plus déterminé par le passé mais par l'avenir, par l'utopie sociale qu'entendent implanter les ingénieurs sociaux, qui disent avoir une connaissance scientifique du bien. On ne saurait s'opposer à eux sans être refoulés dans les ténèbres du passé. Le conservatisme, de ce point de vue, invite le politique à ne pas prétendre changer la nature humaine, et surtout, à ne pas se laisser avaler par l'utopie de la société parfaite, qui accouche toujours d'une société tyrannique.

     

     

    Il y a au cœur du progressisme une prétention à la maîtrise absolue de la vie, et plus particulièrement de la vie sociale, comme si on pouvait abolir son mystère, comme si une société absolument transparente était possible et désirable. On assiste alors à une technicisation à outrance de la vie politique. On entend resocialiser complètement l'homme, le soumettre à un conditionnement idéologique tout azimut. Un homme nouveau devrait en sortir. Mais en transformant l'homme en pure créature de la société, on écrase philosophiquement les conditions mêmes de sa liberté, de son épanouissement. L'homme n'a pas à se faire démiurge. Il ne doit pas créer le monde, encore moins créer un homme nouveau, mais conserver le monde, l'aménager et l'améliorer.

     

    On voit alors qu'une certaine gauche, incarnée par des figures comme Christiane Taubira ou Najat Vallaud-Belkacem, fait preuve d'un véritable fanatisme dans la déconstruction. On comprend pourquoi l'homme de gauche, raisonnable, désillusionné par son propre camp, devient souvent conservateur par la question de l'école. N'est-ce pas en bonne partie à travers la question de l'école qu'Alain Finkielkraut est venu au conservatisme, non pas à la manière d'une doctrine, mais en reprenant à son compte ses inquiétudes fondamentales? C'est à travers elle qu'il découvre jusqu'où va la tentation de la table-rase qui rattrape inévitablement le progressisme, désireux d'en finir avec un monde trop vieux. Le petit individu supposé se construire intégralement par lui-même, comme s'il ne devait rien aux œuvres et à la mémoire, a toutes les chances d'être un futur barbare.

     

    Pourrait-on trouver une définition convenable pour le conservatisme, finalement, qui ne l'enferme pas dans le seul contexte politique français, mais qui ne lui soit pas étrangère? Le conservatisme représente une modernité inquiète. Il n'entend pas la congédier, car il sait la chose non seulement impossible, mais indésirable. Il refuse toutefois de voir l'homme s'y donner corps et âme, car il y aura toujours une part de l'homme qui ne trouvera pas satisfaction en elle. Le souci qu'a un philosophe comme Pierre Manent de croiser la question du corps politique à celle de l'âme doit beaucoup à la philosophie ancienne. La philosophie politique moderne, si dépendante du mythe du progrès, ne repose-t-elle pas, en dernière instance, sur une conception faussée de la nature humaine, en prétendant définir l'homme à l'extérieur de toute filiation?

     

     

    Au fil des ans, on a souvent reproché à la droite française de s'en tenir à un discours strictement gestionnaire. Au fil des décennies, elle se serait ralliée à la vision du monde de la gauche, tout en cherchant à la convertir à une forme élémentaire de réalisme économique. Cette vision était un peu injuste. La droite a cherché, à bien des manières, à ressaisir sa propre philosophie, mais ces entreprises avortèrent chaque fois, ou alors, furent déportées dans les marges de la vie politique, et condamnées à l'insignifiance, ou récupérées par la droite dite populiste. Comme si la droite, dès qu'elle ne se voyait plus comme une annexe comptable de la gauche, était condamnée à se faire «extrême-droitiser». Peut-elle se réapproprier son propre imaginaire, ses propres mythes?

     

    Mais le fait que conservatisme actuel ait à la fois une impulsion populaire et une grande vitalité intellectuelle laisse croire toutefois qu'il ne se dissipera pas aisément. Il semble répondre à un besoin vital, celui de réinscrire l'homme dans la durée historique et dans une relative stabilité anthropologique. De l'éloge des frontières à celle des nations, de la redécouverte de l'autorité à celle de la prudence devant la démiurgie biotechnologique, c'est une même philosophie qui se déploie, en rupture avec l'éloge de l'illimité et de la déconstruction propre à la pensée 68. Reste à voir de quelle manière il sera maintenant possible de traduire politiquement de telles intuitions.

    Mathieu Bock-Côté (Figarovox, 28 avril 2015)

     

     

     

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  • Chantal Delsol réhabilite le populisme...

    Chantal Delsol, auteur de l'essai intitulé Populisme, les demeurés de l'histoire (Rocher, 2015), était reçu le 12 février 2015 par Martial Bild, dans le cadre du journal de TV Libertés. Elle a évoqué à cette occasion la question du populisme au travers de la rupture entre les élites et le peuple...

     

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  • Populisme : les demeurés de l'Histoire ?...

    Les éditions du Rocher publient cette semaine un essai de Chantal Delsol intitulé Populisme - Les demeurés de l'Histoire. Philosophe et historienne des idées politiques, Chantal Delsol a notamment publié Le souci contemporain (Complexe, 1996) et La grande méprise, Justice internationale, gouvernement mondial, guerre juste… (La Table ronde, 2004).

     

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    " Le vocable "populisme" est d'abord une injure : il caractérise aujourd'hui les partis ou mouvements politiques dont on juge qu'ils sont composés par des idiots, des imbéciles et même des tarés. Si tant est qu'il y ait derrière eux une pensée ou un programme - ce dont nous allons parler ici - alors ce serait une pensée idiote ou un programme idiot. L'idiot est pris ici sous sa double acception, moderne (un esprit stupide) et ancienne (un esprit imbu de sa particularité).
    Dans la compréhension du phénomène populiste, l'une et l'autre acception se répondent et se superposent de façon caractéristique. Il y a une certaine étrangeté à définir un courant politique par son imbécillité, et surtout en démocratie, où en principe règnent le pluralisme et la tolérance entre les opinions diverses. Il y a dans la désignation de "populisme" un refus de la démocratie. C'est le sujet de ce livre : pour quelles raisons nos démocraties en viennent-elles à se récuser en cette occasion ? Qu'y a-t-il de si grave chez les mouvements accusés de populisme, qu'on doive les exclure de la tolérance commune, si chère à la démocratie ? "

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  • Le peuple est dans la rue...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de la philosophe Chantal Delsol, cueilli sur le site du quotidien Le Monde et consacré à la révolte du peuple français...

     

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    Le peuple perdu par la gauche est dans la rue

    Analyser le pourquoi des troubles actuels demanderait un ouvrage entier, tant les causes sont multiples et les acteurs divers. Appauvrissement économique, affaiblissement de l’Etat-nation qui a toujours occupé toute la place, doutes désespérés sur un modèle considéré comme parfait… Ce qui étonne le plus les analystes, c’est la nature de ces agitateurs. Ce sont des soulèvements populaires, mais ils n’appartiennent pas spécialement à la gauche : on s’y perd.

    Depuis quelque temps, comme on sait, la gauche a perdu le peuple. Le Front national recrute davantage que la gauche dans les classes populaires. La gauche a donc mis au point une stratégie gagnante pour répondre à ce problème crucial qui risque de lui coûter le pouvoir. Elle a réussi à ostraciser symboliquement une partie de la droite : à interdire littéralement tout ce qui vient du Front national. La droite en avait fait autant dans les années 1960 et 1970, en repoussant le Parti communiste dans les ténèbres afin de geler une partie de l’électorat de gauche.

    Le résultat de cette politique de l’escamotage est qu’elle engendre des aigreurs et des révoltes en progression constante. Une partie non négligeable de l’électorat a l’impression d’être laissé au bord de la route, dédaigné, détesté. Il constate que le pouvoir refuse de regarder en face les problèmes réels qu’il rencontre, et même traite de criminels ceux qui osent aborder ces problèmes. Un sentiment d’injustice croît alors, bientôt doublé d’une envie d’en découdre.

    LE PASSAGE DU POPULAIRE AU POPULISME

    Le peuple se rend bien compte qu’ayant cessé d’être la classe glorieuse par laquelle se font les révolutions, il est devenu une classe vulgaire, sauvage et finalement obscène. Il se rend bien compte que le passage du populaire au populisme indique la dégringolade en termes de respect et de considération. Désormais, tout lui est compté à charge.

    L’atmosphère de jacquerie que nous ressentons aujourd’hui tient sans doute à l’immense déception d’un peuple de gauche auquel encore une fois on a promis de raser gratis, et qui se voit livré à une crise sans fin et toujours plus profonde, tandis que les gens du pouvoir répètent leurs incantations rituelles sans paraître se douter de la réalité des provinces – situation somme toute révolutionnaire.

    Mais l’atmosphère de jacquerie tient aussi beaucoup à l’exaspération du peuple de droite, désormais nombreux et persuadé de n’être jamais écouté, pire encore, d’être considéré comme criminel (lepéniste) avant même d’avoir parlé. Quand on fait taire un peuple par l’invective permanente, il arrive un moment où il prendra d’autres moyens pour se faire entendre, comme mettre le feu à des bornages ou répandre des excréments devant les préfectures. Naturellement, c’est une réaction fruste et peu sympathique. Mais il est difficile pour l’élite qui pense de se mettre à la place de gens accablés, dont les pouvoirs se moquent en se souciant seulement de les invectiver parce qu’ils représentent la France moisie.

    UN GOUVERNANT INEFFICACE EN PÉRIODE FASTE

    Qu’il soit de gauche ou de droite, l’électeur de base a le sentiment (certainement discutable, mais réel) qu’il a en face de lui un président mollasson, bourré de diplômes et incapable de prendre une vraie décision, dénué de toute conviction, et fort seulement de ses grands airs et de son ton inspiré, qui cachent le vide. D’où la révolte. On peut s’offrir un gouvernant inefficace en période faste, mais, en temps de crise, c’est trop dangereux. Non merci. D’où les « bonnets rouges ».

    Les historiens savent bien que les grandes révoltes, et a fortiori les révolutions, ne viennent que lorsqu’un groupe suffisamment nombreux n’a plus grand-chose à perdre. Et jusque-là on pouvait penser que le peuple de France, composé essentiellement de petits-bourgeois, avait trop à perdre pour se lancer dans des aventures. Mais cela est de moins en moins vrai, au sens où beaucoup de gens ont de moins en moins à perdre. Il faut ajouter la conviction croissante que ces opinions populaires, traitées de criminelles parce que réactionnaires, sont en réalité majoritaires dans le pays.

    Les grandes manifestations de 2013 ont largement propagé ce sentiment. Les chiffres annoncés par la police étaient si ridiculement bas face à la marée humaine déroulée devant les yeux que, chaque fois, le mouvement de contestation se voyait confisqué. S’en est suivi un désespoir tenace, un jusqu’au-boutisme, une volonté d’en découdre à la mesure de ce qui était considéré comme une immense trahison antidémocratique. Il suffit de voir ce que François Hollande a dit à propos des référendums populaires pour comprendre à quel point le pouvoir a peur du peuple, car non seulement le peuple n’est pas de gauche, mais il est bien plus à droite que ne le croient les cadres raisonnables et cravatés de l’UMP.

    Une digue est en train de sauter. Il serait plus intelligent de mettre de côté l’idéologie et de cesser d’injurier : à l’injure ne peut répondre que la violence.

    Chantal Delsol (Le Monde, 22 novembre 2013)

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  • Des histoires sans Histoire...

    Nous reproduisons ci-dessous un point de vue de la philosophe Chantal Delsol, cueilli sur le site de Valeurs actuelles et consacré à ces fictions qui sanctifient le quotidien et banissent toute référence à l'histoire...

     

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    Des histoires sans Histoire

    La fiction que produit une époque est révélatrice. A-t-on remarqué les titres de notre production cinématographique ? Presque tous sont dans le style Mon père et moi, les Copains de ma femme, Mes amis de vacances, Deux frères… Autrement dit, des comptes rendus du quotidien, des histoires minuscules, des chroniques de la vie habituelle.

    Hannah Arendt avait montré comment, à l’époque contemporaine, le charme avait remplacé la grandeur, et elle désignait le charme sous le nom de ce que les Français appellent, disait-elle, “les petits bonheurs”, petites choses de la vie qui en font le sel à défaut de significations plus hautes que nous avons perdues et qui d’ailleurs à présent nous dégoûtent. Vaclav Havel avait observé exactement la même tendance à l’époque du totalitarisme soviétique.

    Que signifie une vie privée d’historicité ? Car il s’agit bien de cela. Ces histoires, souvent fort bien racontées, se passent en dehors des événements de la nation et du monde. Tout y est intemporel : on sait seulement que les faits se déroulent aujourd’hui. Les traces de la grande Histoire n’y apparaissent guère ou, si c’est le cas, elles n’en marquent pas la trame. L’avenir n’est pas présent non plus. Les personnages sont englués dans leurs soucis quotidiens, sentimentaux, professionnels, familiaux, amicaux, comme dans une nasse à la fois sans distance, sans remède et sans signification.

    Il est très difficile de comprendre une histoire, même privée, sans l’inscrire dans un contexte plus vaste. Ou, pour le dire autrement, de comprendre une histoire privée sans l’inscrire dans le contexte de l’espace public. Delphine Le Vigan a raconté dans un beau livre, Rien ne s’oppose à la nuit, l’histoire dramatique de sa famille, et parce qu’il n’est pas fait état du contexte, la tragédie semble liée à une sorte de destin grec… mais nous savons bien pourtant, d’expérience, que certaines familles entraînées dans le tourbillon de 1968, dans lesquelles par exemple le vol à l’étalage était un sport familial (pour ne pas citer d’autres habitudes plus graves), finissaient dans la multiplication des suicides, des dépressions et des séparations internes, toutes expressions d’un malheur objectif. Quand on ne veut pas prendre cela en compte, il faut aller chercher le destin grec, beaucoup plus romantique et déresponsabilisant, mais qui nous laisse évidemment devant notre vie comme des enfants impuissants.

    Vaclav Havel dénonçait le mensonge de ces histoires sans Histoire, qui ne sont, disait-il, que des fictions – mais qui se font passer pour la vérité nue, exhibant tous les détails, à ce point que la calligraphie remplace le dessin, mais justement, la calligraphie par elle-même n’a pas de sens. Une vie réduite aux détails qui la constituent ressemble à un mot que l’on répète indéfiniment jusqu’à ce que sa signification se perde. La multiplication de ce type de fiction a été repérée dans les deux totalitarismes, le nazi et le communiste : il s’agissait toujours d’établir une vie sans historicité afin de la garder à merci et de lui donner forme comme à la cire molle. Le fait que nous retrouvions ce phénomène dans le monde occidental contemporain n’est pas un hasard, tant il est vrai que sur bien des points nous réalisons dans la douceur ce que les totalitarismes ont cherché vainement à réaliser par la terreur.

    Nous avons grande envie de nous débarrasser de l’Histoire (que l’on est en train de supprimer dans certaines classes), synonyme pour nous de guerres, d’héroïsme violent et de fanatisme, et nous ne voulons pas être inscrits dans un contexte qui nous conditionne toujours d’une certaine manière.

    Le citoyen du début du XXIe siècle ne se sent guère partie prenante de l’histoire commune. Bien sûr les événements actuels ne sont pas aussi tragiques que ceux du milieu du XXe siècle – et pourtant… comme les films sont rares qui concernent la chute du mur de Berlin… Tout se passe comme si l’héroïsme s’était déplacé : la situation héroïque, à présent, ce n’est plus la résistance ou la guerre ou l’aventure, mais la maladie mortelle, la rencontre et l’amitié. Le héros, c’est ce garçon dont la vocation de pianiste a été contrariée et qui dépasse le mauvais destin (De battre mon coeur s’est arrêté, de Jacques Audiard), ou bien ce couple suspendu à la maladie mortelle de son enfant (La guerre est déclarée, de Valérie Donzelli).

    D’où le délice de ce personnage qu’on rencontre dans tant de films qui vit dans un pays et une époque à peine connus, ne rencontre jamais sur sa route un événement qui pourrait l’intégrer peu ou prou au domaine public, ne parle jamais du passé et va de son bistrot à son lit, d’un rendez-vous amoureux à la sortie de classe de ses enfants, sans que rien ne soit jamais nommé.

    Les histoires sans Histoire sont sans signification. Avec la sanctification du quotidien, les personnages sont désinscrits, et les existences dégriffées – comme on le dit d’un vêtement. On ne sait plus pourquoi on va. On va pour aller. C’est pourquoi tant de nos enfants errent sur les bords du monde, sans entrer nulle part.

    Chantal Delsol (Valeurs actuelles, 5 avril 2012)

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